Le Festival de Londres fête ses 70 ans sans se contenter de regarder en arrière
Du 7 au 18 octobre 2026, le BFI London Film Festival célèbre sa 70e édition à travers Londres et plusieurs villes du Royaume-Uni. Sa programmation officielle comprend 251 œuvres, dont des longs métrages, des courts métrages, des séries et des créations immersives, représentant 88 pays.
Le British Film Institute annonce 33 premières mondiales, 16 premières internationales et 20 premières européennes. Ces catégories ne sont pas interchangeables : une première mondiale correspond à la première présentation publique d'une œuvre, tandis qu'une première européenne ou britannique peut concerner un film déjà montré ailleurs.
Autre donnée mise en avant par le BFI : 109 œuvres de la programmation ont été réalisées par des femmes, soit 43 % du total annoncé. Ce chiffre ne décrit pas l'ensemble de l'industrie cinématographique ni la composition des équipes de production. Il permet en revanche de mesurer une caractéristique précise de la sélection de cette année.
Pour Kristy Matheson, directrice artistique des festivals du BFI, cette édition s'inscrit dans une époque traversée par des bouleversements politiques, sociaux et culturels. Le programme fait une place importante aux questions de solidarité, de communauté et aux dilemmes moraux, sans renoncer au cinéma de genre ou au divertissement.
Le choix est significatif. Un festival international ne sert pas seulement à présenter les films dont le public connaît déjà les réalisateurs. Il organise aussi des rencontres entre des œuvres qui n'auraient pas naturellement accès aux mêmes écrans, aux mêmes distributeurs ou aux mêmes spectateurs.
Elsinore ouvre le festival, The Debut attend la clôture
La soirée d'ouverture, organisée le 7 octobre au Royal Festival Hall, était consacrée à Elsinore, réalisé par Simon Stone. Présenté en première européenne, le film revient sur le parcours du comédien britannique Ian Charleson, incarné par Andrew Scott, et sur sa relation avec Hamlet, rôle majeur de sa carrière.
Le choix d'un récit consacré au théâtre pour ouvrir une manifestation de cinéma possède une résonance particulière à Londres. Le Royal Festival Hall se trouve à proximité du National Theatre, institution étroitement associée à l'histoire racontée par le film. L'événement relie ainsi une trajectoire artistique individuelle à la mémoire culturelle de la ville.
Elsinore n'est pas encore sorti commercialement au Royaume-Uni. Studiocanal prévoit son exploitation britannique pour le 29 janvier 2027, tandis que Focus Features a annoncé une sortie limitée aux États-Unis le 20 novembre 2026. Une projection en festival ne doit donc pas être confondue avec une disponibilité générale en salles.
La clôture, prévue le dimanche 18 octobre, doit accueillir The Debut de Jesse Eisenberg en première britannique. Le film s'intéresse au théâtre communautaire, un autre sujet où la création artistique dépend des relations humaines et des collectifs qui la rendent possible.
À la date du 16 octobre, cette soirée n'a pas encore eu lieu. Le festival n'est pas terminé et ses principales récompenses restent à attribuer.
De Koreeda à Rubaiyat Hossain : une compétition qui traverse les frontières
Dix films participent à la compétition officielle pour le prix du meilleur film. La sélection réunit des productions d'Europe, d'Asie et d'Amérique latine, avec des cinéastes dont les parcours et les propositions sont sensiblement différents.
Le Japonais Hirokazu Koreeda présente Look Back, récit consacré à deux jeunes filles unies par leur passion pour le manga et la création artistique. Le réalisateur retrouve ici des thèmes qui parcourent une grande partie de son œuvre : les relations humaines, les fragilités personnelles et la façon dont les individus se construisent les uns par rapport aux autres.
Avec The Difficult Bride, Rubaiyat Hossain propose une coproduction internationale ancrée au Bangladesh. Le film suit une jeune femme dont les préparatifs de mariage deviennent le théâtre de pressions exercées sur son corps et son apparence. Il mobilise les codes du fantastique et de l'horreur corporelle pour explorer les contraintes sociales imposées aux femmes.
Le Brésilien Benjamín Naishtat présente Glaxo, thriller historique situé en Argentine. Sergei Loznitsa participe avec Imperium, un documentaire qui examine l'histoire soviétique à travers des archives filmées par des opérateurs italiens au début des années 1970.
La compétition comprend également 7 Miles Out de Carol Morley, Act 3 de Christine Molloy et Joe Lawlor, Ketticè de Giovanni Tortorici, My Notes on Mars de Lili Horvát, The Idiot(s) de Małgorzata Szumowska et Michał Englert, ainsi que Woman Unknown de May el-Toukhy.
L'ensemble ne cherche pas à imposer une définition unique du cinéma d'auteur. Un documentaire d'archives, un récit intime sur le deuil, une histoire d'adolescence et une œuvre empruntant à l'horreur peuvent se retrouver en concurrence, à condition de proposer une démarche cinématographique suffisamment affirmée.
Le jury chargé de désigner le meilleur film est présidé cette année par le documentariste américain Sam Pollard, accompagné notamment du cinéaste argentin Mariano Llinás et de Julie La Bassiere. Le lauréat doit être annoncé le 18 octobre.
Les premiers films ne sont pas une catégorie secondaire
Le Festival de Londres accorde également une place spécifique aux premiers longs métrages à travers le Sutherland Award. Dix œuvres concourent dans cette section, parmi lesquelles Lady d'Olive Nwosu, Ben’Imana de Marie-Clémentine Dusabejambo, Fruit Gathering d'Aung Phyoe ou encore 9 Temples to Heaven de Sompot Chidgasornpongse.
Ces titres illustrent l'intérêt du festival pour des cinéastes issus de contextes culturels différents. Lady, situé à Lagos, apporte notamment un regard sur la vie urbaine nigériane à travers le parcours d'une conductrice de taxi. La reconnaissance d'une première réalisation dans une compétition internationale peut offrir une visibilité précieuse, particulièrement lorsque le film ne bénéficie pas d'une campagne commerciale importante.
Le jury du Sutherland Award est présidé par l'acteur et producteur britannique d'origine égyptienne Amir El-Masry. Il doit départager des œuvres dont les réalisateurs se trouvent à une étape décisive : faire reconnaître un premier long métrage, puis obtenir les conditions nécessaires pour poursuivre leur carrière.
Une sélection dans un festival prestigieux peut faciliter les contacts professionnels, les échanges avec des distributeurs ou l'accès à de nouveaux partenaires financiers. Elle ne garantit pourtant ni une sortie dans plusieurs pays, ni un succès commercial, ni même la possibilité de financer rapidement un deuxième film.
La différence mérite d'être rappelée, tant les annonces de festivals peuvent donner l'impression que tous les films sélectionnés bénéficient ensuite d'une carrière internationale comparable.
Le documentaire et les courts métrages défendent d'autres façons de raconter
La compétition documentaire, associée au Grierson Award, présente huit œuvres cette année. Parmi elles figurent Ba's Book d'Ashley Duong, Concrete Land d'Asmahan Bkerat, Once Upon a Time in Harlem de William Greaves et David Greaves, et Sumo: Spirit Weighs Nothing d'Erik Shirai.
Le jury est présidé par Sandhya Suri, réalisatrice britannique dont le long métrage de fiction Santosh s'est distingué après sa présentation à Cannes en 2024. Son parcours entre documentaire et fiction correspond bien à l'ouverture de la sélection londonienne.
Les courts métrages occupent eux aussi une place visible. La compétition réunit notamment Aman de Rahul Roye, Daughters of the Late Colonel d'Elizabeth Hobbs, Mon Taxi de Meriem Sakrouhi et White Musk de Fatima Wardy. Le prix du meilleur court métrage sera attribué par un jury présidé par Helen Simmons.
Au-delà des compétitions, la programmation comprend des réalisations courtes de personnalités déjà reconnues. Saoirse Ronan passe notamment derrière la caméra avec Paper Plane. Cette présence montre que le court métrage n'est pas uniquement un passage obligé pour les débutants : il reste un format d'expérimentation utilisé à différentes étapes d'une carrière.
La diversité des formats change également la nature de la découverte pour le spectateur. Un programme de courts métrages peut réunir plusieurs univers et approches narratives en une seule séance, là où un long métrage impose une immersion prolongée dans une histoire particulière.
Dans un contexte où la visibilité des films dépend fortement de leur circulation sur les plateformes et dans les salles commerciales, ces programmes constituent l'une des fonctions les plus précieuses des festivals : offrir un espace à des œuvres dont la durée ou la forme ne correspondent pas nécessairement aux habitudes des diffuseurs.
Danny Boyle, Lee Chang-dong et Taika Waititi apportent la dimension événementielle
La découverte n'exclut pas les grands noms. Cette 70e édition accueille plusieurs réalisateurs dont les films sont attendus bien au-delà du Royaume-Uni.
Danny Boyle présente Ink, consacré à une période de la carrière de Rupert Murdoch dans la presse britannique. Le film occupe la place de gala du maire de Londres, soulignant son lien particulier avec l'histoire médiatique du pays.
Lee Chang-dong revient avec Possible Love, très attendu après Burning. Taika Waititi propose Klara and the Sun, adaptation du roman de Kazuo Ishiguro. Cristian Mungiu présente Fjord, tandis que Paweł Pawlikowski revient avec Fatherland, un récit ancré dans l'Allemagne de l'après-guerre.
La sélection accueille aussi des œuvres de Martin McDonagh, James Gray, Mike Leigh, Andrew Haigh, Rodrigo Sorogoyen ou encore Andrey Zvyagintsev. Ce regroupement donne au festival une visibilité auprès de publics et de médias qui ne se déplaceraient pas nécessairement pour un programme exclusivement consacré aux premiers films.
Cette coexistence est l'un de ses équilibres essentiels. Les grandes signatures attirent les regards, tandis que les œuvres moins connues profitent d'un événement dont la notoriété dépasse largement leur propre campagne de communication.
Cela ne veut pas dire que tous les films bénéficient de la même exposition. Les galas disposent naturellement d'une visibilité particulière. Le défi d'un festival demeure de faire circuler l'attention entre ses événements les plus prestigieux et les sélections qui demandent davantage de curiosité.
Séries, réalité virtuelle et intelligence artificielle entrent dans la programmation
Le BFI London Film Festival ne se limite plus au film destiné à une salle traditionnelle. La programmation accueille des séries, des installations immersives et des expériences numériques qui questionnent les frontières de l'image en mouvement.
Michael Winterbottom présente notamment The Trip to the Northern Lights, nouvelle étape des aventures culinaires et des échanges entre Rob Brydon et Steve Coogan. Le programme rappelle qu'une manifestation historiquement associée au cinéma peut également devenir un lieu de découverte de créations sérielles.
La section LFF Expanded comprend neuf projets mêlant notamment réalité virtuelle, installations artistiques, intelligence artificielle et jeu vidéo. Parmi eux figure Water Body, une création de Marshmallow Laser Feast consacrée aux liens invisibles entre les environnements naturels.
Une autre expérience, Red the Ocean Around U, conçue par CROSSLUCID et Orion Facey, propose un environnement numérique guidé par intelligence artificielle, dont l'évolution dépend de la présence et des décisions des visiteurs.
Ces créations ne sont pas équivalentes à des films projetés sur un écran classique. Elles impliquent d'autres formes de participation et parfois d'autres conditions d'accès. Leur présence dans un festival consacré aux images en mouvement montre néanmoins que les institutions cinématographiques cherchent à accompagner des pratiques artistiques en transformation.
L'expérimentation technologique n'efface pas la programmation traditionnelle. Elle la complète, en ouvrant une discussion sur la manière dont une histoire peut être vécue, parcourue ou modifiée par son public.
Le festival sort de Londres pour élargir son public
Malgré son nom, le BFI London Film Festival ne s'adresse pas uniquement aux spectateurs de la capitale. Dix salles partenaires permettent de présenter une sélection de films à travers le Royaume-Uni.
Parmi les villes concernées figurent Manchester, Cardiff, Glasgow, Belfast, Nottingham, Birmingham, Sheffield, Newcastle, Édimbourg et Bristol. Le programme propose également des rencontres avec des cinéastes et des professionnels.
L'élargissement géographique répond à une question très concrète : un festival international gagne-t-il réellement à concentrer la majorité de ses découvertes dans quelques salles prestigieuses d'une seule ville ?
Le dispositif national ne donne pas accès à l'intégralité des 251 œuvres dans chacune des villes partenaires. Il permet néanmoins de prolonger l'événement au-delà de son centre londonien et de toucher des publics qui ne peuvent pas forcément se déplacer jusqu'à Southbank.
Cette circulation possède aussi une dimension culturelle. Pour les films indépendants, l'existence de projections hors de Londres peut devenir un premier contact avec des spectateurs qui ne fréquentent pas nécessairement les mêmes festivals ou les mêmes circuits de distribution.
Le palmarès reste à venir, mais l'enjeu est déjà visible
À deux jours de la clôture, le 70e BFI London Film Festival n'a pas encore dévoilé ses principaux lauréats. Les prix de la compétition officielle, du premier long métrage, du documentaire et du court métrage doivent être décernés le dimanche 18 octobre. Les récompenses du public font également partie du dispositif de cette édition.
Il serait donc prématuré d'établir un bilan artistique définitif ou de présenter un film comme le grand vainqueur de 2026. La programmation, en revanche, permet déjà de mesurer les ambitions de l'événement.
Entre les productions de réalisateurs mondialement reconnus, les premiers films venus de pays moins représentés sur les écrans européens, les documentaires et les installations immersives, Londres fait cohabiter des œuvres qui ne partagent ni les mêmes budgets ni les mêmes attentes commerciales.
Cette diversité ne résout pas les difficultés de financement et de distribution du cinéma indépendant. Elle constitue toutefois une manière de les rendre visibles. Un festival ne peut pas garantir une carrière aux films qu'il sélectionne, mais il peut provoquer des rencontres dont les effets se prolongent longtemps après la fin des projections.
Pour sa 70e édition, le BFI London Film Festival rappelle ainsi que le cinéma mondial ne se résume ni à quelques franchises ni à une poignée de cinéastes célèbres. Ses salles accueillent aussi des œuvres dont les spectateurs ne connaissent pas encore les titres. Et c'est précisément dans cet espace de découverte que se joue une grande partie de l'intérêt d'un festival.