Pendant près de cinquante ans, ces images n'ont pas trouvé leur public. David Bowie les avait pourtant commandées lui-même, à une époque où il cherchait déjà à dépasser les formes traditionnelles du concert rock.
En 1978, le chanteur fait filmer plusieurs représentations de sa tournée Isolar II à Earls Court, à Londres. Le projet doit donner naissance à un film de concert. Il est confié à David Hemmings, acteur et réalisateur britannique connu notamment pour son rôle dans Blow-Up de Michelangelo Antonioni.
Mais Bowie n'est pas satisfait du résultat. Le film demeure inédit, tandis que l'artiste poursuit une carrière qui le conduira vers d'autres métamorphoses musicales et visuelles.
Le 27 octobre 2026, les ayants droit de Bowie et la société Wonderworld ont annoncé que ces archives serviraient finalement à une nouvelle création, baptisée David Bowie "Stage".
La première mondiale est prévue le dimanche 14 février 2027 à l'Uber Arena de Berlin, dans le cadre de la 77e édition du Festival international du film de Berlin.
Le réalisateur Brett Morgen, déjà responsable de Moonage Daydream en 2022, a repris les images originales pour concevoir une présentation que ses producteurs situent entre le cinéma et le spectacle musical.
Des bobines de 1978 retrouvées pendant Moonage Daydream
L'histoire de Stage commence véritablement lorsque Brett Morgen se plonge dans les archives de David Bowie pour préparer Moonage Daydream.
Ce documentaire, présenté à Cannes en 2022, utilisait déjà un montage particulièrement libre pour explorer les transformations artistiques du chanteur. Plutôt qu'une biographie linéaire, Morgen avait conçu un voyage audiovisuel à travers les œuvres, les performances et les réflexions de Bowie.
Au cours de ses recherches, le réalisateur découvre les négatifs originaux de concerts filmés en 1978.
Le matériau présente un intérêt exceptionnel : il montre Bowie sur scène pendant l'une des périodes les plus inventives de sa carrière, entouré de musiciens capables de faire évoluer ses morceaux bien au-delà des versions enregistrées en studio.
Le cinéaste commence à envisager une restauration susceptible de rendre justice à ces performances. Dès 2018, des discussions sont engagées avec les ayants droit du chanteur autour d'une nouvelle exploitation des images.
Il faudra encore plusieurs années pour que le projet prenne sa forme actuelle. L'arrivée de Rob Hallett, ancien responsable international d'AEG et fondateur de Wonderworld, en 2024 donne une nouvelle dimension à l'idée.
Il ne s'agit désormais plus seulement de restaurer un ancien film de concert pour une projection classique. L'ambition est de construire un événement destiné à de grandes salles, avec un environnement sonore et lumineux conçu autour des images.
Pourquoi la tournée Isolar II occupe une place particulière
En 1978, David Bowie se trouve dans une situation artistique très différente de celle qui l'avait rendu célèbre quelques années auparavant.
Il a abandonné les costumes spectaculaires de Ziggy Stardust et traversé plusieurs transformations musicales. Les albums Low et "Heroes", enregistrés pendant sa période berlinoise, ont élargi son langage vers le rock expérimental, les textures électroniques et les compositions instrumentales.
La tournée Isolar II permet de faire cohabiter cette nouvelle direction avec un répertoire déjà considérable.
Sur scène, Bowie interprète des chansons issues de ses albums récents, mais retrouve également des titres comme Rebel Rebel, Fame, The Jean Genie, Suffragette City et Ziggy Stardust.
Cette diversité donne aux concerts une identité singulière. Les arrangements peuvent passer d'une atmosphère froide et électronique à une énergie rock beaucoup plus directe.
Bowie est alors accompagné d'un groupe particulièrement solide. Adrian Belew assure la guitare solo, Carlos Alomar la guitare rythmique et la direction musicale, George Murray la basse et Dennis Davis la batterie.
Roger Powell intervient aux claviers et aux synthétiseurs, Sean Mayes au piano et Simon House au violon électrique.
La valeur de ces archives ne réside donc pas uniquement dans la présence d'une vedette disparue. Elles documentent aussi une formation musicale dont les performances sont essentielles à l'histoire de cette période.
Un film transformé en événement immersif
Stage ne sera pas présenté comme un documentaire conventionnel projeté sur un écran de cinéma.
Le dispositif annoncé repose sur plusieurs surfaces de projection, dont des écrans LED transparents, et sur un système d'éclairage conçu pour prolonger visuellement les performances enregistrées.
Les producteurs souhaitent donner l'impression que Bowie et ses musiciens occupent à nouveau un espace scénique, plutôt que de montrer simplement les images d'un concert ancien.
Cette proposition exige un important travail sur la relation entre les images et l'environnement de la salle.
Un concert enregistré impose normalement un point de vue : celui choisi par la caméra puis par le montage. Une présentation sur plusieurs écrans permet au contraire de répartir l'attention et de donner au spectateur davantage de liberté dans sa manière de regarder.
Le dispositif lumineux sera conçu par Patrick Woodroffe, spécialiste des grandes tournées ayant notamment travaillé avec les Rolling Stones et Elton John.
Le son est confié à Paul Massey, ingénieur récompensé aux Oscars pour Bohemian Rhapsody et également associé à Moonage Daydream.
L'installation utilisera notamment un environnement surround 7.1 et des techniques de spatialisation visant à répartir la musique dans l'arène.
Selon Wonderworld, le spectacle est pensé pour des lieux pouvant accueillir au moins 5 000 personnes. Ce choix confirme qu'il ne s'agit pas simplement d'une restauration destinée aux cinémathèques.
Il serait toutefois trompeur de présenter Stage comme un concert de David Bowie au sens traditionnel. L'artiste ne sera évidemment pas physiquement présent, et l'événement ne repose pas sur une nouvelle performance enregistrée.
Tout l'enjeu consiste à transformer un document historique en expérience collective sans effacer la nature archivistique des images.
Brett Morgen a dû reconstruire la présence scénique de Bowie
Le travail de restauration constitue l'autre dimension essentielle du projet.
Brett Morgen a expliqué avoir consacré plusieurs années à reprendre les images originales, à réorganiser les performances et à corriger des problèmes de lumière et de couleur.
Certaines séquences ont nécessité un traitement particulièrement minutieux. Le communiqué officiel évoque notamment un travail manuel sur les images afin de retrouver une présentation cohérente avec les intentions visuelles du concert.
Le réalisateur privilégie aussi des plans plus longs, permettant d'observer le jeu des musiciens et le comportement de Bowie sur scène sans interruption permanente du montage.
Cette décision possède un intérêt artistique évident. Dans de nombreux films de concert contemporains, l'énergie du spectacle est suggérée par une multiplication de coupes rapides.
Stage souhaite au contraire laisser davantage de temps aux performances. Les spectateurs pourront observer les déplacements de Bowie, ses interactions avec les musiciens et la manière dont les chansons évoluent au cours d'une représentation.
Le film assemblé combine des éléments des concerts enregistrés à Earls Court. Il ne faut donc pas nécessairement le comprendre comme la reproduction intégrale et chronologique d'une seule soirée.
Le travail de Morgen relève simultanément de la restauration et d'une nouvelle création cinématographique.
C'est précisément ce mélange qui rend le projet intéressant : le matériau appartient à 1978, mais la manière de le montrer est conçue pour 2027.
Berlin, un choix chargé d'histoire
La première mondiale n'aura pas lieu à Londres, où les images ont été tournées, mais à Berlin.
Le choix possède une résonance particulière dans la carrière de Bowie. Le chanteur a vécu dans la ville pendant une partie des années 1970, à une époque où il cherchait à se réinventer sur les plans personnel et artistique.
Son travail avec Brian Eno et Tony Visconti durant cette période a profondément marqué les albums Low et "Heroes".
La chanson "Heroes", enregistrée à Berlin, est devenue l'un des titres les plus célèbres de son répertoire.
Présenter la tournée Isolar II dans cette ville permet donc de relier la performance scénique de 1978 aux expérimentations musicales qui l'ont précédée.
La Berlinale a confirmé l'organisation de la première le 14 février 2027 à l'Uber Arena.
L'événement se déroulera pendant la 77e édition du festival, programmée du 10 au 21 février.
La directrice de la Berlinale, Tricia Tuttle, a présenté cette collaboration comme une rencontre entre cinéma, musique et nouvelles formes de narration audiovisuelle.
Le festival prévoit également la participation de Brett Morgen au programme de rencontres de son European Film Market. Les modalités précises de cette intervention doivent encore être détaillées.
Un nouveau modèle pour les archives musicales ?
L'industrie du spectacle cherche depuis plusieurs années de nouvelles manières d'exploiter les catalogues d'artistes majeurs.
Films restaurés, documentaires musicaux, expositions immersives et expériences de concert virtuel permettent de proposer au public de nouvelles rencontres avec des œuvres parfois anciennes.
Stage s'inscrit dans cette tendance, mais adopte un positionnement particulier.
Le projet ne repose pas sur la création d'un personnage numérique destiné à imiter Bowie. Son principal matériau reste constitué d'images réellement tournées pendant des concerts.
Le spectacle cherche à préserver la présence du musicien telle qu'elle a été enregistrée, puis à la replacer dans un environnement scénique contemporain.
Cette approche offre un avantage : les gestes, le chant et les échanges entre les musiciens proviennent de performances authentiques.
Elle pose aussi une question de mise en scène. Jusqu'où peut-on modifier le cadrage, les couleurs, les rythmes de montage et l'espace sonore d'un document historique sans transformer sa signification ?
La réponse dépendra du résultat, que le public n'a pas encore pu découvrir.
Les producteurs présentent leur travail comme respectueux de l'héritage de Bowie, mais cette intention ne constitue pas en elle-même une garantie artistique.
Le spectacle pourra être évalué après sa première présentation, lorsque la relation entre les images restaurées et le dispositif immersif sera réellement visible.
Une première mondiale le 14 février 2027
La représentation berlinoise est programmée le dimanche 14 février 2027 à 20 heures, avec ouverture des portes à 18 heures, selon l'Uber Arena.
Les préventes ont commencé le 28 octobre 2026. La vente générale est annoncée pour le vendredi 30 octobre à 10 heures, heure d'Europe centrale.
Wonderworld envisage ensuite d'emmener Stage dans d'autres arènes internationales. Le communiqué officiel ne fournit cependant pas encore un calendrier complet et définitif de cette tournée.
La première de Berlin constitue donc la seule représentation dont la date et le lieu sont établis dans l'annonce initiale.
Le projet arrive également à l'approche des célébrations Bowie80, consacrées au quatre-vingtième anniversaire de la naissance du musicien en 2027.
David Bowie est mort le 10 janvier 2016. Cette nouvelle production ne prétend pas effacer son absence, mais donner une seconde vie à des performances restées invisibles pendant des décennies.
Pour les spectateurs qui n'ont jamais pu assister à ses concerts, Stage promet une rencontre avec le Bowie de 1978. Pour ceux qui l'ont connu sur scène, il offrira peut-être surtout la possibilité de redécouvrir ce que les caméras avaient conservé et que personne n'avait encore montré.